Peuple de verre – Catherine Leroux

J’ai tou lu ce qu’a écrit Catherine Leroux. Je l’ai découverte avec La marche en forêt et j’ai tout aimé d’elle par la suite. Du coup, quand j’ai su qu’elle avait écrit un roman d’anticipation avec pour sujet de fond la crise du logement, je ne pouvais qu’avoir une envie folle de le lire. En plus, on en parle, de cette couverture? Bref, je l’ai lu… et ce que j’ai pu aimer!

De quoi ça parle

Sidonie est une jeune journaliste qui n’a pas froid aux yeux. Dans un univers où la crise du logement a pris une ampleur folle, des familles entières se retrouvent à la rue et des gens disparaissent sans laisser de traces.

Sauf qu’un jour, elle se retrouve de l’autre côté du miroir et devient une inlogée…

Mon avis

Encore une fois, une réussite pour moi que ce nouveau roman de Catherine Leroux. On y retrouve encore une fois sa plume ciselée, évocatrice, pleine d’images mais aussi très fluide, au point que les pages se tournent toutes seules. De plus, il y a certes le thème le plus évident, celui de la crise du logement, mais il y a également toute une question sous-jacente, celle de la création mais aussi de la différence entre art et mensonges. Qu’est-ce qui est créativité, qu’est-ce qui est dissimulation ou même carrément mensonge ou désinformation? Entre l’arrivée d’une novlangue pour que les choses semblent moins dures, les semi-vérités du gouvernement et les mensonges que l’on se raconte à soi-même, il y a toute une réflexion qui nous est proposée, sans pour autant nous être imposée. En effet, parfois, la vérité est juste trop difficile à assumer.

Mais je m’égare! Nous avons donc Sidonie, notre « it girl ». Journaliste vedette, elle a fait son combat celui des sans abri et elle trône sur les pancartes et ses réseaux sociaux font le buzz. Ici, le personnage est plein de zones de gris que nous découvrirons petit à petit. Disons que malgré ce qui lui arrive, elle n’a rien de la parfaite victime et est loin de prendre toutes les bonnes décicions. Quand elle se retrouve dans ton HAPPI, centre pour « inlogés » où notre bon gouvernement a eu l’excellente idée de rendre tous ces gens « utiles »… en les faisant travailler. Bon, ils n’ont plus aucun droit et sont carrément en prison, il ne faut pas se le cacher. Le pire, c’est que je suis pas mal certaine que certains pourraient avoir cette « bonne » idée. Ou l’ont déjà eue. Bref… passons.

Dans mon cas particulier, ce qui est venue me chercher dans ce roman en tant que femme blanche quarantenaire de la classe moyenne, c’est que l’inlogée, ça pourrait n’importe qui. Ça pourrait être moi. Et là, on regarde la réalité, on voit où ça s’en va avec les prix du logement et on se dit que ouais… ça pourrait arriver. C’est presque en train d’arriver. Et en raison de ma situation personnelle (on se rappelle que ma maison est tombée dans un trou en 2022 et que je suis chez mes parents), j’ai beaucoup réfléchi sur le concept de domicile, de maison, de chez soi. Impossible de ne pas être particulièrement interpelée par ce thème.

Bref, une excellente lecture divertissante, bien écrite, qui propose sans imposer… j’ai tout aimé et je recommande chaudement.

Le Magicien – Colm Tóibín

Comme plusieurs me l’ont mentionné : « Mais quelle drôle d’idée de lire une biographie romancée de Thomas Mann alors que de lui, tu n’as lu qu’une seule nouvelle!! » En fait, j’aime la plume et la façon d’aborder les chose de Toibin. Et ce roman a fait son travail parce que maintenant, j’ai vraiment envie de tout lire Thomas Mann.

De quoi ça parle

Tout est dit dans le premier paragraphe… il s’git d’une biographie romancée de Thomas Mann, l’auteur de « Mort à Venise » et de « La Montagne magique », de son enfance à la fin de sa vie.

Mon avis

J’adore apprendre. De Thomas Mann, je connaissais un peu la réputation d’homme sérieux et très « comme il faut » dans la vie, alors que ses livres étaient beaucoup plus libérés. Colm Toibin a le talent de rendre passionnant la vie d’auteurs célèbres et à bien nous faire comprendre le monde dans lequel ils vivaient. Bref, j’aime. Et je pense que j’ai préféré celui-ci à l’autre que j’ai lu, qui traitait de Henry James.

Entendons-nous, si nous nous fions à cette biographie romancée, Mann était beaucoup moins sûr de lui que ce qu’il pouvait laisser transparaître dans son quotidien. Homosexuel refoulé (quoique…), avec une fascination pour les garçons plus jeunes (ici, nulle question d’agression mais certains passages provoquent clairement un malaise), il n’est ni un héros, ni un méchant et on réalise à quel point l’homme se projette dans ses romans, y faisait vivre ses pulsions et ses incertudes. Nous le rencontrons enfant, dans la petite ville allemande très conservatrice de Lübeck, avec son frère Heinrich, qui restera toujours un homme de gauche très engagé avec qui il aura une relation faite de hauts et de bas toute sa vie. Nous le verrons rencontrer Katia, sa future épouse fantasque (et patiente… tellement patiente) ainsi que le jumeau de celle-ci. Nous suivrons aussi la création de ses oeuvres et chaque fois, j’ai eu envie de lire le texte. En plus, il y a des moments qui font sourire et nous découvrons dans quelle situation se trouvaient les intellectuels de l’époque, qui ne pouvaient pas plaire à tout le monde. Et disons que quand tu ne plaisais pas, ça pouvait avoir des conséquences. Mann n’est pas celui qui va prendre le plus de risques, il est très politically correct, d’une certaine façon, pensant surtout à lui et à son oeuvre.

Ceci dit, impossible de ne pas réfléchir et de mettre dans sa peau à certains moments, avec tout ce que ça implique de contradictions. Mann n’est pas toujours une personne aimable, les extraits de ses journaux et des ses textes sont fascinants… bref, j’ai envie de tout lire de l’auteur!

Très bonne lecture.

Le Pavillon d’Or – Yukio Mishima

Imaginez-vous donc que j’ai pu lire ce roman au Japon, et que je l’ai fini le même matin où j’ai pu visiter le pavillon d’or en question. Il faut donc vous imaginer que cette lecture a un petit goût très particulier pour moi. C’était un moment… fort japonais, quoi que c’était ma foi pas mal plus glauque dans le roman que dans le voyage. 

De quoi ça parle

Ce roman raconte l’histoire du prêtre qui a brûlé le Pavillon d’Or en 1950. Mizogushi, fils d’un prêtre boudhiste, a grandi avec l’idée, inculquée par son père, que le Pavillon d’or était le summum de la Beauté, avec un grand B. Cette image va devenir pour lui la référence du Beau, alors qu’il se voit comme laid et surtout handicapé par un bégaiement important.  Petit à petit, le bâtiment va tourner à l’obsession. 

Mon avis

Comme je vous l’ai dit ci-haut, j’ai lu ce roman à Kyoto. Et parce que je suis bizarre, je m’imaginais les personnages du roman se balader dans les rues d’aujourd’hui. Le novice Tsurukawa et son pas joyeux, le cynique Kashiwagi qui pose son regard cynique sur le monde et bien entendu Mizogushi, errant dans les rues en réfléchissant à la philosophie, à la beauté et à sa propre place dans ce monde, lui qui se considère laid et disgracieux. 

C’est avant tout un roman psychologique, que nous passons dans l’esprit d’un homme profondément perturbé, qui se pose beaucoup de questions et qui a l’impression que son bégaiement et le délai qu’il impose à sa parole crée une barrière entre lui et le monde, qu’il ne sait pas comment appréhender.  Sa vision de l’univers est teintée de son auto-perception et de sa vision très particulière du Bien et du Mal et de son évolution éclairée par ces thèmes. Il se laisse prendre par les apparences et sera secoué quand il réalisera que parfois, tout n’est pas visible. Il a une relation amour/haine avec le Pavillon d’or, qui représente ce qu’il ne pourra jamais être. 

La langue est magnifique et les descriptions très évocatrices. On se croirait dans ce monde mouvant et flottant, faire cette lecture est un véritable voyage dans le temps. Je n’ose même pas m’imaginer ce que ça doit être de lire le roman en japonais, langue truffée d’images et d’expressions poétiques. Entendons-nous, c’est une lecture exigeante, qui demande du temps et de l’attention. C’est loin d’être un roman réjouissant de plus. L’atmosphère est poisseuse, certaines pensées ne sont clairement pas confortables. Mais c’est pour moi une lecture marquante, très ancrée dans son époque vu que Mishima a imaginé l’un de ses contemporains. 

Bref, je relirai du Mishima. Confession d’un masque m’attend. 

Akuteu – Soleil Launière

C’est lors du salon du livre de Montréal que j’ai acheté cette oeuvre à l’autrice, alors que j’ai passé pour une totale nouille parce que je ne la connaissais pas et que ça a clairement paru. Je souhaitais lire un roman d’une ilnue de Mashteuiatch, qui est près de chez nous, sans savoir que la dame avait déjà une sacrée réputation. Bref, j’ai eu l’air épaisse.

De quoi ça parle

Dans cette oeuvre poétique, Soleil Launière explore l’identité, la sienne, celle d’une Ilnue qui « passe ». Qui passe pour blanche. Akuteu, ça signifie « Suspendue » en langue innue et ce mot est très représentatif de ce que nous lisons dans ce texte.

Mon avis

J’ai écouté le texte en audio, lue par l’autrice sur Radio-Canada OhDio, avec le livre sous les yeux. C’était parfait. Je l’ai écouté à vitesse « normale ». C’est tout dire.

Il s’agit donc d’un hybride entre théâtre, poésie et essai qui traite de l’identité, de la recherche d’identité et du sentiment de perte et de flottement quand on ne sait pas comment se situer par rapport à soi-même. Quand on se sait ilnue mais que personne ne s’en rend compte en nous regardant. Quand on est pas assez foncée. Quand on passe. Quand on a grandi à Montréal et qu’on a découvert notre culture sur le tard. Ce texte a été pour moi une totale réussite. J’ai trouvé le mélange de médias parfait, la lecture extrêmement émouvante. Ce n’est jamais misérabiliste, toujours intelligent mais les mots vont droit au but.

Nous avons ici une oeuvre engagée, militante mais aussi très émouvante et intime. J’ai toujours du mal à parler de poésie mais ici, les contradictions du Québec nous sont mises devant les yeux. J’ai adoré la plume et pour moi, c’est magnifiquement écrit.

Bref, je conseille.

Le miroir des courtisanes – Sawako Ariyoshi

À mon retour du Japon, j’ai eu envie de rester dans cette atmosphère si particulière, dont les codes et les coutumes diffèrent tellement des miennes. Du coup, une plongée dans le Japon de l’ère Shôwa était tout indiquée.

De quoi ça parle

Née dans la péninsule de Kii, Tomoko est élevée par sa grand-mère suite au remariage de sa mère, femme magnifiquement belle mais aussi vaine que dénuée d’instinct maternel. Elle sera vendue comme apprentie geisha et devra toute sa vie composer avec cette relation mère-fille houleuse et souvent malsaine.

Mon avis

Quel plaisir que de retrouver l’atmosphère d’un Japon rêvé, maintenant disparu, à travers ces pages. C’est tout le milieu du 20e siècle qui nous est raconté à travers la relation de Tomoko et de sa mère, dans un monde où les femmes ne sont qu’épouses et qui, si elles ne correspondent pas à ce modèle de douceur, de féminité et de dévotion, nageront toujours à contre-courant. Il ne faut pas s’attendre à beaucoup de « closure », il ne faut pas non plus s’attendre à voir les bonnes actions récompensées car nous sommes face à des femmes qui prennent des décisions très pragmatiques, logiques selon leur situation. Est-ce que ce sont toujours des bonnes décisions? Qui sommes nous pour juger? La culture est différente, l’époque est différentes et le monde des geishas et du quartier des plaisirs nous est pratiquement inconnu. Tout est tellement codifié.

Bref, lire ce roman, c’est être ailleurs et laisser notre cadre de référence à l’entrée. On y retrouve la délicatesse japonaise, le soin apporté aux détails, notamment à ceux des kimonos qui prennent énormément de place dans l’histoire et qui sont souvent révélateurs de la relation entre la mère et la fille. La vie de Tomoko ne sera pas toujours facile mais elle est travaillante, intelligente et réussira à se relever, envers et contre tous. Blessée par la relation avec sa mère, elle souffrira énormément par sa faute et sa personnalité s’en trouvera influencée. Et nous, comme lecteur, on a le goût de la secouer pour être si naïve, pour tomber dans le panneau même si au font, elle sait ce qui l’attend… bref, rien de simple.

Et je crois que ce qui m’a le plus plu est de voir le passage des années, de voir les traditions changer petit à petit et de les voir à travers le regard de la protagoniste qui perd par moments ses repères. On saute parfois plusieurs années, on se demande où nous en sommes, mais ça a très bien passé pour moi. Je ne sais pas si j’aurais saisi tant de détails si je n’arrivais pas tout juste du Japon et si je n’avais pas entendu parler de la culture par des japonais… mais j’ai eu un excellent moment de lecture.

Le quatrième mur – Sorj Chalandon

J’aime beaucoup l’auteur, comme vous le savez probablement. Et ici, impossible de ne pas être intriguée. Un homme qui décide de monter l’Antigone d’Anouilh à Beyrouth, en 1982, et un plus un favori de Floris de Floflyy, il FALLAIT que je le lise, non?

De quoi ça parle

Pour une rare fois, je placerai la quatrième de couverture parce que c’est tellement, mais tellement ça…

« L’idée de Sam était belle et folle : monter l’Antigone de Jean Anouilh à Beyrouth. Voler deux heures à la guerre, en prélevant dans chaque camp un fils ou une fille pour en faire des acteurs. Puis rassembler ces ennemis sur une scène de fortune, entre cour détruite et jardin saccagé. Samuel était grec. Juif, aussi. Mon frère en quelque sorte. Un jour, il m’a demandé de participer à cette trêve poétique. Il me l’a fait promettre, à moi, petit théâtreux de patronnage. Et je lui ai dit oui. Je suis allé à Beyrouth le 10 février 1982, main tendue à la paix. Avant que la guerre ne m’offre brutalement la sienne… »

Mon avis

Non mais quel texte bouleversant. C’est dur, réaliste, plein de moments poétiques et ça sonne des cloches par rapport à tout ce qui se passe actuellement. Je n’avais qu’une vague idée de ce qui s’était passée au Liban dans les années 80. J’avais de visions de ville détruites, de civils tués et de multiples clans mais je n’avais pas saisi à quel point le tout était complexe, à quel point les gens pouvaient se détester pour des raisons idéologiques au départ… et par la suite parce que bon, quand tel ou tel clan a tué ton fils, ton bébé, mettons que tu l’aimes juste moyen.

George, notre personnage principal, arrive donc au Liban sans trop savoir, avec une grande naïveté. Son objectif, monter la pièce, subtiliser deux heures à la guerre, avec des fils et de filles de clans différents, que nous allons d’ailleurs rencontrer, les uns après les autres. Ce ne sera pas si simple, bien sûr. Les idées et les croyances vont se confronter mais tous tentent de devenir un personnage au moment où ils entrent dans les répétitions. Ils n’ont peut-être pas tout compris (et d’ailleurs, l’Antigone d’Anouilh laisse tellement place à l’interprétation), personne ne s’entend à savoir qui est le bon, le méchant, le résistant glorieux ou la personne gardienne de la vertu… bref, c’est hyper intéressant. Et le tout va éclater. Parce que la guerre.

Certaines scènes sont déchirantes, on en sort à bout de souffle. Les horreurs de la guerre, ce n’est jamais beau, jamais subtil non plus. Et l’évolution du personnage principal est également tellement difficile mais tellement crédible. Comment revenir à la vie normale quand on a vu l’horreur? Comment trouver importantes et crédibles les pleurs d’un enfant parce qu’il a perdu sa boule de crème glacée? Les choses prennent une tout autre importance et son malaise, celui de sa famille, est très poignante.

Bref, un très bon roman, encore une fois. En sort-on avec de l’espoir? Je ne sais pas. Les dissensions sont tellement ancrées dans la vie et dans les esprits des gens, la haine tellement profonde… mais juste le fait de d’écrire pour tenter le coup est un peu un acte de foi, non?

À tenter!

Les dragons – Jérôme Colin

C’est Mallo qui m’a chaudement recommandé ce roman pour mon challenge « 12 suggestions pour 2024 ». J’en avais assez peu entendu parler, sauf sur la chaîne de Séverine… et après ma lecture, je l’ai vu partout!

De quoi ça parle

Jérôme a 15 ans. Il est en colère, terriblement en colère. Il en veut à ses parents, qui sont des vieux cons selon lui et qui ne peuvent rien faire qui trouve grâce à ses yeux. Un jugement de la cour l’envoie dans un centre de soins pour ado et il va rencontrer Colette, Colette qui veut mourir.

Et ce roman, c’est l’histoire d’un coup de foudre.

Mon avis

J’ai lu ce roman en apnée et je l’ai refermé bouleversée. Quel portrait tout en finesse mais sans concession de la détresse adolescente! Les dragons, ce sont ces jeunes pour qui la société ne sait plus quoi faire. Ces jeunes qui ne vont pas, qui semblent à plusieurs des bombes à retardement, qui ont parfois vécu l’enfer et parfois non. Et qui cherchent leur place dans ce monde qui ne semble pas fait pour eux, qui ne répond en rien à leurs attente et qui est tellement loin de leur monde rêvé. Parce que qu’est-ce qu’il a à offrir, le monde des adultes? Un boulot pour vivoter? Bref, ils sont perdus.

Jérôme, lui, ne sait même pas pourquoi il est si en colère. Il n’a qu’une idée en tête : se faire mettre à la porte du centre, sauf qu’il va croiser Colette. De retour de l’hôpital, elle a voulu mourir. Dans quelques jours, elle va avoir 18 ans et devra sortir de ce centre qui est presque devenu sa maison. Lui, il veut l’emmener ailleurs, dans une maison hors du monde et vieillir avec elle. Et quelques jours vont bouleverser le jeune Jérôme.

Ici, pas de magie. Beaucoup de douleur, beaucoup de compassion qui n’est pas toujours reconnue. On oublie en tant qu’adulte, ce qu’est d’être ado mais ce roman nous le rappelle avec force. Ces jeunes font parfois peur, ils sont parfois oubliés même s’ils auraient tant besoin de soutien. Je pense qu’il y a tous les trigger warning possibles et on va discuter de culpabilité, de deuil, de peine… bref, de désespoir adolescent.

Ça fait peur, certes, mais c’est terriblement poignant et émouvant.

Je ne sais pas si ce sont des mémoires mais peu importe. Une plongée incroyable dans la psyché adolescente. J’ai adoré.

Mangeterre / Cometierra – Dolores Reyes

Ok, j’avoue, j’ai mis le titre en espagnol pour flasher le fait que je l’ai lu en espagnol. Il y avait au moins 2-3 ans que je n’avais rien lu en espagnol et disons qu’avec l’argot des faubourgs de Buenos Aires, j’en ai bavé! Mais ce que j’ai pu aimer le livre!

De quoi ça parle

La narratrice, qui ne sera pas nommée, est appelée Mangeterre. Enfant, à la mort de sa mère, elle a eu la compulsion de manger la terre où elle était enterrée et dans une vision, elle a pu voir sa mort. Des années plus tard, elle habite avec son frère garagiste dans un quartier pauvre où ils jouent à la playstation en buvant des bières, entourés de gens qui la craignent un peu mais qui ont parfois besoin de son aide.

Car en Argentine, les femmes disparaissent. Et les familles ont besoin de savoir.

Mon avis

Entendons-nous tout de suite, nous sommes dans du réalisme magique. Si vous n’aimez pas, passez votre chemin. Moi j’adore hein alors ça a clairement passé! Nous sommes aussi dans style hyper particulier, parfois très poétique mais le tout raconté au « je » par une narratrice qui vient des quartiers pauvres, qui n’est pas vraiment allée à l’école (tout le monde s’en foutait et avait peur d’elle) et qui a un langage cru. Très cru. C’est donc un clash assez surprenant entre les images fortes, presque lyriques et la façon qu’a la narratrice de nous ramener sur terre par une phrase ma foi… très vulgaire. Elle est un peu sorcière, on la rencontre très jeune et on la voit grandir un peu alors que sa réputation va croissant après qu’elle ait aidé un policier taciturne à résoudre une disparition.

Il ne faut pas chercher un récit suivi. C’est plutôt l’histoire de quelques années dans la vie de ce personnage hanté par les voix de ces femmes qui sont disparues, qui ont été tuées et que personne n’a trouvées. On ressent le désespoir de ces jeunes qui errent dans un monde qui n’est pas fait pour eux alors que personne ne les écoute, eux qui crient que ça ne va pas, que la jeunesse pauvre se noie. C’est souvent violent, cruel, féministe et la voix de la jeune femme sera pour moi très difficile à oublier. Jamais elle ne se plaint, elle va toujours droit devant tout en étant capable de compassion pour les victimes et leurs familles. Le tout entre deux parties de jeux vidéo, un joint et quelques bières, en espérant avoir du bon temps au marché ou des bonnes frites au resto.

Je dois avouer que si j’avais lu en français, la vulgarité du langage aurait pu me déranger. Toutefois, en espagnol, ça a passé et il paraît que nous sommes vraiment dans l’argot du coin. Duolingo ne pouvait pas grand chose pour moi. Une chance que j’avais une traduction anglaise pour me sauver la vie!

Bref, excellente surprise.

Les aiguilles d’or – Michael McDowell

Gros aveu, j’ai lu ce roman pour la couverture. Je l’ai vu « en vrai » au salon du livre de Québec et j’ai craqué. Impossible de résister. Oui, je suis faible.

De quoi ça parle

New York, fin du 19e siècle. La famille Stallworth, dirigé d’une main de fer par le juge Stallworth, sans pitié, qui souhaite l’avancement et la gloire de sa famille. Pour ce faire, il souhaite libérer New York de la corruption et il va jeter son dévolu sur un quartier en particulier, le triangle noir, quartier pauvre et fréquenté par les prostituées et criminels de bas étage. De tous les étages en fait!

Dans ce quartier, nous rencontrons la famille Shanks, qui représente, disons, tout ce que le juge Stallworth exècre. Et qui a en plus des comptes à régler avec lui.

Mon avis

Je ne sais pas à quoi je m’attendais… mais clairement pas à passer le roman complet à rager contre un personnage. Non mais je HAIS le juge Stallworth, mais d’une puissance! Imaginez, je soutenais les criminels avec passion, alors que ce ne sont pas des « gentils » criminels!

Deux familles vont donc s’opposer. Chez les Stallworth, nous avons donc un juge, un pasteur, un avocat et son épouse très respectable, ainsi que les deux enfants du pasteur. Chez les Shanks, Lena, matriarche dont le mari a été envoyé à l’échafaud. Entre la mère receleuse, la belle soeur prostituée de luxe, la fille avorteuse, la fille faussaire et les jumeaux voleurs, cette famille a des revenus… diversifiés disons? Le roman parle certes de leur affrontement, mais aussi de la condition de pauvreté extrême dans laquelle vivait une partie de la population, ce qui les poussait vers les activités illicites. Ce discours est ma foi très actuel alors que le roman a été écrit en 1980. Et dans ce contexte, j’avais clairement envie de faire une fête à chaque fois que Lena la noire plaçait bien un pion. Genre « Way to go girl »!

L’auteur a encore une fois réussi à créer une atmosphère palpable. Un véritable voyage dans le temps dans un New York grouillant et bigarré. On retrouve une ambiance un peu Dickensienne, mais aux États-Unis et peut-être avec un peu moins d’humour (parce que oui, Dickens est hilarant, je ne le dirai jamais assez). Vous savez, cette sensation de voir de haut les personnages s’agiter en tous sens? C’est ce que j’ai ressenti ici et j’ai passé un excellent moment de lecture. Tout en étant enragée. Les discours du fameux juge… ARGHHHH! Puant de condescendance et de bien-pensance.

Comme il y a beaucoup de personnages, l’action met un moment à se mettre en place. Mais quand l’action commence… c’est passionnant. J’y étais. Ce qui se passe est horrible mais captivant. Bref, j’ai tout aimé. Et je continuerai clairement à lire l’auteur car je ressens rarement les choses à ce point… même quand il me met dans un état pas possible!

Seven days in June – Tia Williams

La romance et moi, nous avons une relation amour-haine. En fait, j’avoue que ça fonctionne rarement. Mais ici, j’avais vu ce roman dans des listes de « best books » depuis sa sortie que j’ai décidé d’essayer… et sérieusement, je pense… que j’ai aimé ça? Oui, je sais, vous êtes surpris. Moi la première. Mais je m’explique.

De quoi ça parle

Eva est autrice de romance érotique paranormale. Elle raconte en plusieurs tomes l’histoire Gia, sorcière, et Sebastian, vampire, amoureux maudits qui se cherchent à travers le monde. Elle fait partie d’une communauté d’auteurs noirs et souffre de migraines chroniques et très sévères.

Lors d’un événement littéraire, elle revoit Shane Hall, auteur de romans très littéraires connu comme étant très « messed up » et surtout antisocial. Sauf qu’ils se sont connus adolescents durant quelques jours très intenses et qu’ils ne se sont pas revus depuis 15 ans. Ce qui ne veut pas dire qu’ils se sont oubliés…

Mon avis

On m’a vendu ce livre comme une romance et si oui il y a une histoire d’amour, s’il y a de la chimie et du smut (un peu), c’est aussi une histoire très contemporaine, bien ancrée dans le Brooklyn d’aujourd’hui, dans cet univers qu’est le milieu littéraire noir. Et c’est cette culture omniprésente, ces références assez ciblées qui font que ce roman m’a plu. Certains chroniqueurs ont mentionné qu’il y a « trop » de ces références mais comme ce n’est pas mon monde et ma culture, j’ai dû en manquer les trois quarts… ce qui fait que j’ai beaucoup aimé les reconnaitre.

Tia Williams a une plume addictive et aussi très drôle. Eva est une femme intelligente, vive d’esprit, qui a un lourd passé dont elle semble s’être sortie. Mais est-elle vraiment guérie? Étonnament, l’humour n’enlève rien à l’intensité des thèmes abordés, souvent avec beaucoup de délicatesse. On parle ici de douleur chronique, de traumas générationnels et du besoin de les comprendre pour les dépasser, des enfances brisées et de l’amour maternel, celui qui fait mal et celui qui guérit. Nos deux protagonistes étaient brisés et ils se sont trouvés lors d’une période où ils étaient très vulnérables… et ils ne se sont jamais oubliés.

Et c’est hyper intéressant comme concept, surtout que quand on est ados, « the one who got away », il fascine. Cette semaine très intense, vécue dans un brouillard de drogue et d’alcool, était-ce de l’amour? Dans ma tête, clairement pas, mais ce n’est pas ce qui importe. Les amours adolescentes, nous les idéalisons souvent et peu importe ce qu’elles étaient, on se questionne parfois à savoir « et si je le revoyais »… Et tout le questionnement de Eva et de Shane sur leur capacité à être ensemble, à être bien ensemble est vraiment pertinent.

Bref, j’ai aimé le côté « recherche de soi », l’atmosphère, les réflexions sur le fait d’être une autrice noire, dans un monde de l’édition pas toujours fait pour elles. C’est un roman sur une autrice noire, par une autrice noire, et c’est un aspect très important. Je serais preneuse pour lire le prochain livre de la protagoniste! Comme d’habitude, les scènes cutes (qui SONT cutes) sont ce qui m’a le moins plu, mais ça, c’est moi! Il y a aussi le traitement d’un autre point… dont je ne peux par parler ici pour ne pas spoiler!

En général… avis positif donc!